Make your own free website on Tripod.com

RFI – 19 octobre 2004

Invité Afrique

 

Interview de Claudine Vidal par Christophe Boisbouvier

 

Retour sur le parcours d’un homme libre dans Afrique –Matin

« Augustin Cyiza, un homme libre au Rwanda », c’est le titre d’un livre qui vient de paraître aux éditions Karthala. Vingt et un auteurs d’Afrique et d’Europe rendent hommage au président de la Cour de cassation de Kigali. Augustin Cyiza se battait pour l’État de droit, il a été enlevé un soir d’avril 2003. Depuis, plus rien. Christophe Boisbouvier reçoit aujourd’hui Claudine Vidal qui a participé à ce livre en forme d’hommage.

CB

Claudine Vidal, bonjour.

CV

Bonjour.

CB

Pourquoi le parcours d’Augustin Cyiza est-il si intéressant ?

CV

Pour deux raisons, au moins. La première, c’est qu’il était un personnage extraordinaire, un homme extrêmement riche. La seconde, c’est qu’il a été mêlé à l’histoire d’avant 1994 et d’après 1994.

CB

Ce qu’il faut dire c’est qu’avant d’être juriste, il a été gendarme, puis officier dans l’état-major du président Habyarimana ?

CV

Exactement, mais sa carrière militaire n’a pas eu de grands débouchés parce qu’il n’était pas un courtisan et pour une raison plus particulière. Habyarimana l’avait envoyé, discrètement, pour voir ce qu’il y avait de négociable avec le FPR, après l’attaque de 90. Et là, Augustin Cyiza est revenu avec la ferme conviction qu’il ne fallait pas faire la guerre, qu’il fallait trouver une solution politique, qu’il était juste que les réfugiés demandent à être réintégrés dans leur pays. A partir de ce moment, les choses ne sont plus allées très bien avec le Président Habyarimana.

CB

Et où est-il en 94 ?

CV

Il a échappé par miracle à une tentative de liquidation par l’armée, après quoi lorsque Kagame a pris le pouvoir, il y a eu un accord entre lui et Kagame. Lui et son équipe ont été appelés à Kigali par le pouvoir qui avait même envoyé des bus pour les récupérer. Ils étaient un millier.

CB

Parce qu’après 1994, il fait partie de ces cadres hutus qui croient possible de construire une nouvelle nation par dessus le clivage entre les Tutsis et les Hutus ?

CV

Oui. Il croit à une pacification politique du pays. Le clivage Hutu/Tutsi n’intéressait pas tellement Augustin Cyiza qui savait bien que c’était foncièrement un problème politique plutôt qu’un problème de haine ethnique. Mais les gens qui sont venus avec lui ont été, pour une large partie d’entre eux, immédiatement emprisonnés par Kagame.

CB

Donc, il déchante assez vite.

CV

Il déchante assez vite mais, et c’est là un trait de caractère d’Augustin Cyiza, c’était un lutteur. Si bien que quand on lui a proposé – puisqu’il était juriste de formation également - la présidence de la Cour de cassation, il a accepté.

CB

En espérant pouvoir aider à la restauration d’un État de droit ?

CV

Pour lui, c’était fondamental. Il trouvait que les Européens, en parlant toujours de démocratie, de multipartisme avant toute chose se trompaient pour ce qui est de l’Afrique. Il pensait qu’il fallait d’abord instaurer un État de droit. Il y a eu des attaques très violentes menées à l’Assemblée nationale contre sa personne.

CB

Que lui reprochait le pouvoir ?

CV

Ce qu’il reproche systématiquement à un opposant, il l’accusait d’être divisionniste.

CB

C’est-à-dire d’entretenir les clivages entre les Tutsis et les Hutus.

CV

C’est exactement ça. C’est le reproche qui ressort à toutes les occasions.

CB

En 97, vous le rencontrez une dernière fois avant sa disparition et là il vous dit déjà ses désillusions.

CV

Oui. Je ne l’avais jamais vu comme cela. Il était complètement abattu, disant qu’il ne fallait plus rien espérer de ces autorités là et il envisageait de tenter de regrouper des gens pour essayer sinon des actions politiques, au moins une prise de conscience générale de ce qui se passait.

CB

La dernière fois que vous l’avez rencontré, c’était à Bruxelles. Est-ce qu’il a été tenté par l’exil ?

CV

Jamais. Il était un homme de foi et il se sentait dans la main de Dieu. Il n’avait pas peur de la mort et il disait que l’action devait être menée au Rwanda et pas ailleurs.

CB

Alors le 23 avril 2003, il est à Kigali, il circule dans son véhicule et il est enlevé.

CV

Il sortait de l’un de ses cours, c’était le soir, tard, et c’est là qu’il a été enlevé.

CB

Il était encore président de la Cour de cassation à cette époque ?

CV

Non. Il avait dû rendre sa démission.

CB

Par qui a-t-il été enlevé ?

CV

Il a été enlevé par la DMI, c’est-à-dire la police militaire du gouvernement.

CB

Parce que les autorités de Kigali ont laissé entendre qu’il s’était enfui en Ouganda…

CV

Oui. Et c’est toujours ce que les autorités en cas de disparition suggèrent. On a retrouvé sa voiture près de la frontière et on a dit qu’il s’était enfui.

CB

Vous n’avez malheureusement plus beaucoup d’espoir pour lui ?

CV

Personnellement, je n’en ai plus aucun. Il y a des ONG, notamment Human Rights Watch qui ont protesté, mais rien d’autre n’a été fait depuis.

CB

Et pourquoi ?

CV

Il n’y a aucune protestation internationale vis-à-vis de la politique de Kigali.

CB

Est-ce qu’Augustin Cyiza a été la victime de la mauvaise conscience occidentale à l’égard du Rwanda depuis dix ans ?

CV

Il n’y a pas que lui. La mauvaise conscience occidentale fait que l’on garde les yeux fermés sur tous les aspects les plus criminels de la politique de Kigali.

CB

D’où votre livre.

CV

D’où notre livre qui n’est pas seulement une pierre tombale à la mémoire d’Augustin Cyiza, mais qui est dans la suite de ce qu’il voulait faire, de ce qu’il voulait voir pour son pays.

CB

Est-ce qu’Augustin Cyiza est mort pour rien ?

CV

Non, je ne pourrais pas dire ça. Parce que son souvenir est très fort dans le pays et nous avons appris que ce livre qui vient de sortir circule au Rwanda, des textes de ce livre ont circulé, et cela a fait beaucoup d’effet. Car il était vraiment connu et aimé.

CB

Claudine Vidal, je vous remercie.

 

Claudine Vidal
Directeur de recherche au CNRS

 

Propos recueillis par Christophe Boisbouvier
[19/10/2004] 05 min 25 sec

 

http://www.rfi.fr/actufr/articles/058/invite_31174.asp